Spider-Man a-t-il tué Steven Spielberg et Guillermo del Toro ?



C’est un véritable tsunami. Sorti aux États-Unis le vendredi 17 décembre, Spider-Man : No Way Home a d’ores et déjà réalisé le deuxième plus gros premier week-end de tous les temps au box-office américain (hors inflation du prix du ticket), derrière… Avengers : Endgame en 2019. En dix jours, le superhéros arachnéen a grimpé jusqu’à la barre des 800 millions de dollars de recettes mondiales et s’élancera en un temps record au-delà du milliard ce 25 décembre. Pas de doute : à la Saint-Sylvestre, le champion de l’année, ce sera bien l’homme-araignée. Globalement couvert de louanges par la critique américaine, le film de Jon Watts va même jouir d’un lobbying commun entre Sony et Marvel, ses studios partenaires, pour convaincre l’Académie des Oscars de le retenir dans la course au meilleur long-métrage pour 2022. Tous piqués par l’Araignée !

En France, où ses exploits ont occupé 880 écrans dès le 15 décembre (pour un total de 650 cinémas), Peter Parker a déjà capturé dans sa toile plus de trois millions de spectateurs : à l’issue de ce week-end de Noël, il aura déjà battu le score total du précédent opus, Far from Home. Son distributeur Sony Pictures espère raisonnablement une timbale finale autour des 5 millions. Les 6,3 millions d’entrées de Spider-Man 3, détenteur du record de la franchise en 2007, ne seront probablement pas atteints, en raison de la brutale aggravation du contexte pandémique et des incertitudes qu’elle fait peser sur le destin des salles en janvier 2022 (retour des jauges ? fermeture des cinémas comme en Belgique ?…).

Accusé Disney, levez-vous ?

Le sacre de Spider-Man n’est pas sans causer des dégâts collatéraux. Sorti au même moment que No Way Home aux États-Unis, Nightmare Alley, le nouveau film de Guillermo del Toro (prévu en France pour le 19 janvier 2022), vit au contraire un terrible cauchemar : remake d’un film noir de 1947, il n’a réuni que 2,8 millions de dollars (contre les 253 millions de No Way Home sur le même week-end), malgré de bonnes critiques et le trio Bradley Cooper, Cate Blanchett et Rooney Mara en haut de l’affiche. Au dimanche 19 décembre, les recettes cumulées aux États-Unis de Nightmare Alley et de West Side Story (autre flop notoire sorti une semaine plus tôt) n’atteignaient que… 2,5 % de celles de No Way Home !

Il n’en faut pas plus au site spécialisé Indiewire pour s’interroger : ce week-end fatal du 17 décembre marque-t-il un sombre tournant pour l’avenir au cinéma des blockbusters adultes hors films de super-héros ? Vient-on d’assister à la confirmation d’une appétence exclusive et définitive du public des salles de cinéma pour les gros films de superhéros (ou pour d’énormes franchises à la James Bond), au détriment d’autres gros budgets non adaptés de comics ou de licences majeures ? Le destin de ces derniers serait-il réservé pour de bon aux plateformes ? Pour Indiewire, la messe est dite, et le 17 décembre pourrait bien faire trembler le système tout comme, le 20 juin 1975, la sortie des Dents de la mer bouleversa le business en instituant l’ère des blockbusters estivaux.

À LIRE AUSSI« Spider-Man : No Way Home » : bienvenue au zoo Marvel

Un constat renforcé par la calamiteuse carrière, en octobre dernier, du thriller médiéval Le Dernier Duel de Ridley Scott, pourtant porté aux nues par la critique, mais laminé au box-office, aux États-Unis comme en France (qui n’a, hélas, pas non plus célébré West Side Story). Spider-Man No Way Home a-t-il donc tué Steven Spielberg et Guillermo del Toro ? Ou bien, comme d’autres observateurs l’ont pointé du doigt, Le Dernier Duel, West Side Story et Nightmare Alley, trois productions commencées dans le giron du studio Fox avant son rachat par Disney, ont-ils tout simplement été envoyés au casse-pipe par la firme aux grandes oreilles ? Pour ses détracteurs, cette dernière préférerait consacrer ses efforts et budgets marketing à ses franchises maison (Marvel, Pixar, Lucasfilm, etc.), plutôt qu’aux reliques de l’ancien monde, ces gros films de réalisateurs célèbres s’adressant plutôt aux adultes.

Spider-Man : No Way Home a cristallisé l’envie désespérée de partager des émotions fortes chez cette jeune génération totalement frustrée depuis deux ansSylvain Bethenod (Vertigo Research)

« Ce reproche est injuste », nous répond un cadre de studio préférant garder l’anonymat : « Nightmare Alley a été distribué aux États-Unis par Fox Searchlight, la branche art et essai de Fox, avec une équipe marketing qui est en place depuis bien avant le rachat par Disney. Ils auraient certes pu éviter de le sortir le même week-end que No Way Home, mais je pense qu’ils se sont rabattus sur la dernière fenêtre viable avant le 31 décembre pour qualifier le film aux Oscars. West Side Story a, quant à lui, bel et bien été distribué par Disney, mais, de toute façon, l’échec n’est pas tant dû à des négligences stratégiques qu’à un profond changement de comportement des spectateurs. Les deux années de pandémie ont accéléré une tendance qui aurait mis une dizaine d’années à se concrétiser : les films qui s’adressent à une cible de plus de 40 ans – et Le Dernier Duel, West Side Story et Nightmare Alley en font partie – ont beaucoup plus de mal à trouver leur public, parce que cette tranche d’âge rechigne de plus en plus à sortir de chez elle ».

Le contexte sanitaire anxiogène et la crainte d’être plus gravement atteint par le Covid-19 que les plus jeunes ont complété d’autres facteurs de long terme : « Tous les studios sont en train d’analyser les mutations en cours, on n’a pas encore assez de recul », conclut notre interlocuteur « Mais une certitude : la salle de cinéma devient plus que jamais un lieu d’événements, où il doit se passer quelque chose d’unique, les chiffres ahurissants de Spider-Man le prouvent. Est-ce que seules les grosses franchises sauront désormais attirer les foules ? J’ose penser que non. »

À LIRE AUSSILes choix culture du « Point » – Se refaire une « West Side Story » ou voir enfin « Succession » ?

Président de l’institut d’études marketing Vertigo Research, Sylvain Bethenod confirme que le phénomène No Way Home (qui a réalisé en France la meilleure première journée d’un film en salle depuis Le Roi lion en 2019) est porté par les 15-24 ans : « Le triomphe du film invalide définitivement la thèse selon laquelle les jeunes ne vont plus au cinéma et préfèrent regarder Netflix. Cette tranche d’âge représente 41 % des entrées de No Way Home, ce qui est énorme au regard de sa part dans la population française (12 %). Les jeunes se sont rendus en masse voir le film, qui a cristallisé l’envie désespérée de partager ensemble des moments d’émotions fortes chez cette génération totalement frustrée et limitée dans ses déplacements depuis deux ans ». Spider-Man, substitut aux boîtes de nuit ? Plusieurs vidéos virales stupéfiantes, tournées au smartphone par des spectateurs en plein pendant le film, montrent en tout cas des foules exulter jusqu’au délire lors d’un moment clé du récit, comme si la France venait de marquer en finale du Mondial de foot.

On a profité de la venue à Paris de Tom Holland et de Zendaya pour les faire participer à la cérémonie du Ballon d’or.Stéphane Huard (président de Sony Pictures International France)

L’assiduité des 15-24 ans dépasse le seul cas de Spider-Man puisque, selon Vertigo, il s’agit bien de la tranche d’âge qui est le plus retourner au cinéma et qui stimule le marché depuis la réouverture des salles hexagonales le 19 mai 2021. Mais No Way Home a vraiment fait aussi un carton plein grâce à l’hyperpopularité de son héros et à une campagne marketing aux petits oignons mitonnée par Sony Pictures. Distributeur mondial du film (dont il laisse la fabrication aux équipes de Marvel Studios, comme c’est le cas depuis Spider-Man : Homecoming en 2017), Sony a chauffé à blanc les attentes de la base de fans avec, dans ses bandes-annonces, la promesse d’une intrigue à base d’univers partagé, où le Spider-Man actuel joué par Tom Holland pourrait croiser les autres versions du tisseur de toiles, campées avant lui par Tobey Maguire (dans la trilogie de Sam Raimi entre 2002 et 2007) et Andrew Garfield (dans le diptyque dirigé par Marc Webb en 2001 et 2014).

« Ils ont été très malins dans les bandes-annonces en ne montrant que les super-vilains qui avaient joué dans ces films passés et en cachant tout le reste, nourrissant le faux suspense sur les réseaux sociaux et l’envie des fans de découvrir la surprise dans le film pour confirmer les théories », commente Scott Mendelson, journaliste à Forbes. « No Way Home a par ailleurs été précédé de bonnes critiques, il est noté A + sur l’agrégateur d’opinions CinemaScope, il arrive à un moment où le public a plus que jamais envie d’un gros blockbuster positif qui va lui changer les idées et, en plus, il sort juste avant les vacances de Noël et bénéficie donc de deux semaines similaires à des week-ends, comme avant lui Le Seigneur des anneaux, Avatar ou les derniers Star Wars.  »

En France, où No Way Home jouit aussi d’un excellent bouche-à-oreille (il est noté 4,5/5 par le public sur Allociné, 9/10 dans les enquêtes de Vertigo Research), la filiale de Sony a aussi trouvé un petit plus pour appâter les foules au-delà du cercle des fans : « On a profité de la venue à Paris de Tom Holland et de Zendaya pour les faire participer à la cérémonie du Ballon d’or [Holland est notoirement fan de foot et supporteur du club de Tottenham, NDLR] », nous détaille Stéphane Huard, président de Sony Pictures International France. « La bonne humeur des acteurs sur le tapis rouge, le plaisir de Tom d’être sur place, ont forcément suscité l’envie de voir No Way Home chez un public qui n’est pas forcément son cœur de cible. On a aussi monté des opérations sur NRJ et TF1, avec notamment, dix jours à l’avance, la diffusion d’un compte à rebours annonçant la sortie du film, chaque soir avant le JT. Et on a aussi placé ce compte à rebours sur de grands panneaux led à Paris, dans les gares et les centres commerciaux. »

En France, le public de West Side Story est composé à 67 % d’adultes de plus de 50 ans, qui ne représentent que 20 % des entrées de Spider-Man : No Way Home.Sylvain Bethenod (Vertigo Research)

Un dispositif impressionnant pour décupler l’impact d’un film déjà très attendu, porté par un budget marketing de plusieurs millions d’euros, mais dont Stéphane Huard se gardera bien de confier le montant exact. Végétant autour de 300 000 entrées en France, West Side Story n’a pas, tant s’en faut, jouit de tels moyens pour sa promotion, ni même de ceux consacrés en 2021 par son distributeur Disney aux sorties de Black Widow, Shang-Chi ou Les Éternels. Pour Stéphane Boudsocq, spécialiste du cinéma sur RTL, le film n’a pas eu la campagne de lancement qu’il méritait : « Croire que pour promouvoir un film comme West Side Story, il suffit d’une conférence de presse famélique, d’un tapis rouge avec des youtubeurs et de quelques rares interviews de Spielberg dans la presse, c’est vraiment mal connaître la spécificité des marchés hors États-Unis. Spielberg, qui est la seule star au générique, aurait dû lui-même davantage s’impliquer pour défendre ce film qu’il rêvait de faire depuis si longtemps, il aurait fallu travailler davantage avec les médias français pour faire œuvre de pédagogie. Mais peut-être aussi avons-nous, journalistes cinéphiles, surestimé l’envie des gens de voir West Side Story. Avec l’échec du Dernier Duel, celui de Nightmare Alley, c’est un triple signal très inquiétant. »

La filiale française de Disney avait par ailleurs tout de même réussi à organiser in extremis un voyage de presse sur les lieux de tournage du film à New York, mais cela n’aura pas suffi. Persuadé que West Side Story n’était qu’un simple remake, le public ne s’est pas déplacé. Sylvain Bethenod rappelle qu’« en France, le public de West Side Story est composé à 67 % d’adultes de plus de 50 ans, qui ne représentent que 20 % des entrées de Spider-Man : No Way Home. Encore une fois, c’est une cible qui se déplace désormais moins et qui est très sollicitée sur d’autres propositions de films d’auteur, là où Spider-Man n’avait aucune concurrence. Dans le contexte actuel, la clarté de l’offre est essentielle : Spider-Man est une offre ultraforte, claire et parfaitement marketée, West Side Story beaucoup moins. On peut le comparer à Suprêmes [gros échec pour Sony malgré un million d’euros dépensés en promotion, NDLR] ou même Aline, qui plafonne à 1,2 million d’entrées et dont le public n’a pas bien compris s’il s’agissait d’un biopic sérieux ou d’une farce. Quand le message d’un film est compliqué, sa carrière l’est aussi. »

Les plateformes de streaming, mirage des grands cinéastes ?

Les destins commerciaux tragiques des derniers films de Ridley Scott, Steven Spielberg et Guillermo del Toro sont-ils donc le dernier clou dans le cercueil des sorties en salles de blockbusters d’auteurs ? La messe n’est pas forcément dite, malgré un avenir clairement plus sombre. On voit tout d’abord mal les studios sacrifier ces films, dont ils auront toujours besoin pour les prestigieux Oscars, et, à moins de vouloir se mettre à dos tous les exploitants de salle (très représentés au sein de l’Académie), ils ne peuvent pas laisser filer tous les grands cinéastes sur les plateformes de streaming.

Un professionnel du secteur prédit par ailleurs que, dans les années à venir, les plateformes elles-mêmes vont laisser tomber les gros films de prestige au profit des séries, beaucoup plus rentables : « Leur modèle éditorial va aussi davantage évoluer vers le live port et les jeux vidéo en streaming, et je pense que d’ici à 2025, au vu de sa dette rampante, Netflix ira surtout chercher de nouveaux leviers de croissance dans ces domaines, y compris en se faisant racheter. Je trouve de toute façon aberrant que tant de cinéastes voient dans ces plateformes des planches de salut – combien de personnes ont vraiment vu les derniers films de Cuaron, Scorsese ou Fincher sur Netflix ? Une diffusion sur une plateforme de streaming dévalorise leur travail, et en plus, dans quatre ou cinq ans, les stratégies de ces sociétés se détourneront du cinéma. » Nul doute que, dans une industrie aux mutations accélérées par la pandémie, l’année 2022, qui verra de surcroît l’accélération des déploiements européens de nouvelles plateformes de studios telles que HBO Max (Warner) et Peacock (Universal), va encore réserver son lot de rebondissements sur le futur du septième art. Y compris un oscar du meilleur film pour Spider-Man : No Way Home ?

 


Leave a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

*